Itinéraire créé par l'IA : pourquoi il peut être faux, et comment le vérifier
Beaucoup de voyageurs préparent aujourd'hui leur programme avec ChatGPT, Gemini ou un autre assistant. C'est souvent un bon point de départ : les grandes étapes y sont, l'enchaînement paraît logique, le ton rassure. Le problème tient justement à ce ton. Une IA écrit avec la même assurance ce qui est vrai et ce qui ne l'est pas. Sur le terrain, la différence se paie en heures perdues, en kilomètres inutiles, en vol manqué, et parfois en prise de risque.
Cet article n'est pas un procès de l'IA. Il explique simplement comment elle fonctionne, où elle se trompe le plus souvent, avec des cas réels, et comment vérifier un itinéraire en une vingtaine de minutes avant de réserver quoi que ce soit.
Ce que fait une IA quand vous lui demandez un itinéraire
Un assistant comme ChatGPT est un modèle de langage. Il a lu une quantité immense de textes, et il a appris à prédire, mot après mot, la suite la plus probable d'une phrase. Quand vous demandez « sept jours en Égypte en mars », il ne consulte pas un registre des lieux ouverts, ni le calendrier des bateaux, ni les horaires de la billetterie. Il écrit le texte qui ressemble le plus à un bon itinéraire de sept jours en Égypte.
La plupart du temps, ce texte ressemble à la réalité, parce que la réalité est bien représentée dans ce qu'il a lu. Mais quand l'information est rare, récente ou ambiguë, le modèle comble le vide avec ce qui est plausible : un nom qui sonne juste, un horaire rond, une distance raisonnable. On appelle cela une hallucination. Le mot est trompeur, car rien ne la distingue d'une information exacte. Elle est écrite avec la même fluidité, la même précision apparente, sans aucun signal d'alerte.
Trois limites découlent de ce fonctionnement.
- La date de ses connaissances. Un modèle apprend jusqu'à une date donnée. Ce qui a changé depuis, un site fermé, un nouveau billet, un horaire d'hiver, il ne le sait pas, sauf s'il va le chercher.
- La qualité de ce qu'il trouve. Les versions qui consultent le web s'améliorent, mais elles reprennent ce que les pages contiennent, y compris des pages anciennes, approximatives, ou elles-mêmes écrites par une IA.
- L'absence de jugement. Un modèle sait ce qui est souvent cité, pas ce qui est bon. Il ne sait pas que la chambre donne sur le parking, que le guide récite, ou que la table a changé de chef.
Ce qu'elle fait bien
Il serait absurde de s'en priver. L'IA est un excellent outil pour certaines étapes, et un outil risqué pour d'autres.
Utile pour
- Découvrir une région dont on ignore tout
- Comparer deux idées de voyage
- Dégrossir un ordre d'étapes
- Préparer les questions à poser à un professionnel
- Traduire, résumer, faire une liste d'affaires
Risqué pour
- Les horaires, les jours de fermeture, les prix
- Les visas et les formalités
- Les temps de trajet réels
- L'existence même d'un lieu peu connu
- Le choix d'un hôtel, d'un guide, d'une table
La règle est simple : l'IA pour imaginer, des sources vérifiées pour décider.
Sept erreurs fréquentes, et des cas réels
Les cas qui suivent ont tous été rapportés par la presse. Chacun illustre une façon différente de se tromper.
1. Le lieu qui n'existe pas
Tasmanie
Le blog d'un voyagiste australien, rédigé par une IA, recommandait les « Weldborough Hot Springs », un havre de paix en pleine forêt, prisé des randonneurs. Il n'y a pas de sources chaudes à Weldborough. La rivière y est glacée, fréquentée surtout par des chercheurs de saphir et d'étain en combinaison. La patronne de l'hôtel du village a reçu jusqu'à cinq appels par jour, et vu arriver des visiteurs venus pour rien. Sa réponse : celui qui trouve ces sources, elle lui offre la bière. Le dirigeant du voyagiste a reconnu que son IA s'était complètement trompée.
Rapporté par la chaîne australienne ABC, janvier 2026.
Pérou
Miguel Ángel Góngora Meza, fondateur d'Evolution Treks Peru, a croisé deux voyageurs prêts à partir seuls vers le « canyon sacré de Humantay ». Leur description, détaillée et convaincante, venait d'un itinéraire généré par IA. Ce lieu n'existe pas. L'un d'eux avait payé près de 160 dollars pour se faire déposer sur une route rurale près de Mollepata, sans guide et sans destination réelle. En haute montagne andine, ce genre d'erreur ne coûte pas seulement une journée.
BBC Travel, septembre 2025.
À retenir. Le nom inventé mélange souvent un vrai lieu (Humantay est un vrai lac) et un mot qui fait rêver. Plus un lieu est peu connu, plus il faut vérifier qu'il existe.
2. L'horaire faux ou périmé
Japon
Dana Yao et son mari voulaient voir le coucher du soleil depuis le mont Misen, sur l'île de Miyajima. Ils ont commencé la montée vers 15 heures, en comptant redescendre en téléphérique : ChatGPT annonçait une dernière descente à 17 h 30. Arrivés au sommet, ils ont trouvé la station fermée, et se sont retrouvés bloqués en haut.
BBC Travel, septembre 2025.
À retenir. Les horaires changent avec les saisons, et l'IA les donne rarement pour votre date. L'erreur la plus coûteuse porte presque toujours sur le dernier retour : dernier bateau, dernier téléphérique, dernier train.
3. La règle administrative mal donnée
Espagne, Porto Rico
L'influenceuse espagnole Mery Caldass partait à Porto Rico avec son compagnon. Elle a demandé à ChatGPT s'il leur fallait un visa. Réponse : non. C'était vrai au sens strict, mais il leur fallait une autorisation électronique de voyage, l'ESTA, obligatoire pour entrer aux États-Unis. Ils ont manqué leur vol, et sa vidéo en larmes à l'aéroport a fait le tour des réseaux.
TravelPulse, août 2025.
Canada
Jake Moffatt avait demandé à l'assistant conversationnel du site d'Air Canada comment obtenir un tarif réduit après un décès dans sa famille. L'assistant lui a expliqué qu'il pouvait demander la réduction après coup, dans les 90 jours. C'était faux. Le tribunal a donné raison au passager, et rappelé que la compagnie est responsable de tout ce qui figure sur son site, assistant compris.
Civil Resolution Tribunal de Colombie-Britannique, 14 février 2024, rapporté par Daily Hive.
À retenir. Pour un visa, une autorisation d'entrée, un vaccin ou une règle de compagnie, la seule source valable est la source officielle : le site du gouvernement ou celui du transporteur. Une réponse presque juste suffit à vous laisser au comptoir.
4. La recommandation sans jugement
Canada
En 2023, Microsoft a publié sur son portail d'actualités un guide d'Ottawa écrit par une machine. Parmi les incontournables, entre un match de baseball et un musée de la guerre, figurait la banque alimentaire de la ville, avec ce conseil : y aller le ventre vide. L'article a été retiré.
Engadget, 18 août 2023.
À retenir. Un modèle sait qu'un lieu est souvent cité, pas pourquoi. Il peut placer sur le même plan un musée, une adresse fermée et un lieu qui n'a rien de touristique.
5. L'image ou la vidéo fabriquée
Malaisie
Un couple de Kuala Lumpur a parcouru plus de 300 kilomètres pour monter dans le « Kuak SkyRide », découvert dans un reportage partagé sur TikTok et Facebook. Le reportage, son journaliste, les touristes interviewés : tout avait été généré par IA. C'est un employé d'hôtel qui leur a appris la vérité, et la police locale a confirmé qu'aucun projet de ce type n'existe.
Malay Mail, 4 juillet 2025.
À retenir. Une image trop parfaite, sans autre trace ailleurs, ne prouve rien. Cherchez le lieu sur une carte et des photos prises par des visiteurs, avec une date.
6. Le guide écrit par une machine
Librairies en ligne
En 2023, le New York Times a enquêté sur des guides de voyage vendus en ligne, signés par de prétendus auteurs reconnus, accompagnés d'avis cinq étoiles, et en réalité produits par IA. Profils d'auteurs vagues, photos générées, contenu générique : des livres qui ressemblent à des guides sans en être.
The New York Times, 5 août 2023.
À retenir. L'erreur ne vient pas toujours de votre propre conversation avec une IA. Elle peut venir d'un blog, d'un guide ou d'une vidéo que quelqu'un a fait écrire par une IA avant vous.
7. La logistique impossible
C'est l'erreur la plus discrète, et sans doute la plus fréquente. Aucun lieu n'est inventé, aucun horaire n'est absurde, mais l'ensemble ne tient pas : trop de kilomètres dans une journée, une visite placée un jour de fermeture, un bateau qui ne part pas ce jour-là. Selon une enquête de Global Rescue auprès de voyageurs internationaux, plus d'un quart des utilisateurs disent avoir reçu de l'IA des informations de voyage fausses ou périmées. Pour l'Égypte, voici à quoi cela ressemble.
En Égypte, ce que nous vérifions avant de valider un programme
Notre équipe est installée en Égypte. Les lignes qui suivent tiennent en une phrase dans un itinéraire généré. Chacune cache une vérification que nous faisons pour chaque date.
« Visite de la Vallée des Rois et du tombeau de Toutânkhamon. »
Le billet d'entrée donne accès à un nombre limité de tombes, ouvertes par rotation. Certaines des plus célèbres, dont celle de Toutânkhamon, demandent un billet séparé. Le tombeau de Néfertari, souvent cité dans la même phrase, se trouve dans une autre vallée, la Vallée des Reines, avec son propre billet.
« Une matinée à Abou Simbel. »
Abou Simbel se trouve à environ 280 kilomètres au sud d'Assouan, soit plus de trois heures de route à l'aller et autant au retour. Le départ se fait avant l'aube, et le reste de la journée doit en tenir compte.
« Embarquement à Louxor le mercredi. »
La plupart des dahabiyas et des croisières partent de Louxor le lundi et d'Assouan le vendredi, et beaucoup de dahabiyas ne se réservent qu'en privatisation complète. Un programme qui ignore le calendrier des bateaux s'effondre à la première réservation.
« Croisière de trois nuits de Louxor à Assouan. »
Le sens compte. Dans la majorité des cas, le trajet de Louxor à Assouan se fait en quatre nuits, et celui d'Assouan à Louxor en trois. Inverser le sens, c'est changer le nombre de nuits, les escales, et souvent tout le reste du programme.
« Dîner tardif et visites en fin d'après-midi. »
Pendant le Ramadan, dont les dates avancent d'environ onze jours chaque année, les horaires de nombreux sites, restaurants et services changent. Un programme écrit sans regarder le calendrier peut être juste en novembre et faux en mars.
Aucune de ces erreurs n'est spectaculaire. Mises bout à bout, elles font la différence entre un voyage qui se déroule et un voyage que l'on passe à rattraper. Pour le Nil en particulier, nous avons détaillé les jours de départ dans Dahabiya ou croisière : comment choisir, et pourquoi les dates comptent.
Vérifier un itinéraire en vingt minutes
Vous avez un programme généré par une IA. Avant de réserver, prenez-le ligne par ligne, dans cet ordre.
- Soulignez tous les noms propres. Lieux, hôtels, restaurants, bateaux, sentiers. Ce sont eux qu'il faut vérifier un par un.
- Vérifiez que chacun existe. Site officiel, position sur une carte, photos prises par des visiteurs, avis datés de moins d'un an. Un lieu sans aucune trace en dehors du texte de l'IA est un signal d'alarme.
- Contrôlez les horaires pour votre date exacte. Jour de fermeture, horaires de saison, jours fériés, fêtes religieuses. Toujours sur la source officielle.
- Mesurez les trajets en temps, porte à porte. Une carte donne la durée réelle. Ajoutez l'attente, les contrôles, la fatigue. Trois heures de route ne sont pas une parenthèse.
- Repérez chaque dernier retour. Dernier bateau, dernier téléphérique, dernier train, fermeture des portes. C'est là que l'erreur coûte le plus cher.
- Vérifiez les formalités à la source. Visa, autorisation électronique, validité du passeport, vaccins : site du gouvernement concerné, jamais une réponse de chatbot.
- Identifiez ce qui se réserve à l'avance. Billets à quota, bateaux, tables, guides. Un programme parfait sur le papier ne sert à rien si les places sont parties.
- Demandez-vous qui a vu l'endroit. Un texte bien écrit ne prouve pas que quelqu'un y est allé. C'est la question que nous nous posons pour chaque adresse, et la raison de nos inspections.
Quelques signaux doivent aussi vous alerter en lisant : des adjectifs sans faits (« joyau caché », « havre de paix »), une adresse absente, des horaires trop ronds, aucun temps de trajet entre deux étapes, et un programme où tout s'enchaîne sans jamais une heure de marge.
Mieux interroger une IA
La qualité de la réponse dépend beaucoup de la question. Quatre habitudes réduisent nettement les erreurs.
- Donnez vos dates exactes, votre rythme, votre âge ou celui des enfants, vos contraintes. Une question vague appelle une réponse générique.
- Exigez des sources avec un lien pour chaque lieu, horaire ou prix, puis ouvrez les liens. Un lien qui ne mène nulle part en dit long.
- Demandez-lui de signaler ses doutes. Un modèle à qui l'on demande ce qui pourrait être faux le dit souvent mieux que spontanément.
- Ne lui demandez pas de trancher sur un visa, une règle de compagnie ou une question de sécurité. Demandez-lui plutôt où trouver la source officielle.
Par exemple :
Je pars en Égypte du 10 au 17 mars, à deux, rythme tranquille. Propose un ordre d'étapes réaliste. Pour chaque lieu, horaire et trajet, donne ta source avec un lien. Indique les temps de trajet entre chaque étape. Termine par la liste de ce qui pourrait être faux ou à vérifier.
Même avec une très bonne question, la réponse reste un brouillon. Elle vous fait gagner du temps pour réfléchir, pas pour vérifier.
Questions fréquentes
Pourquoi une IA invente-t-elle des lieux ?
Parce qu'elle produit le texte le plus probable, pas le texte vérifié. Quand l'information manque, elle comble le vide avec quelque chose de plausible, sans le signaler.
ChatGPT est-il fiable pour savoir s'il faut un visa ?
Non. Il peut donner une réponse juste, mais aussi une réponse incomplète, comme dans le cas de l'ESTA pour Porto Rico. Pour toute formalité, seule compte la source officielle du pays de destination.
Comment savoir si un lieu recommandé par une IA existe ?
Cherchez-le sur une carte, sur son site officiel, et dans des photos et avis récents laissés par des visiteurs. S'il n'apparaît que dans le texte de l'IA ou sur des pages qui se ressemblent toutes, méfiez-vous.
Les IA qui consultent le web sont-elles fiables ?
Elles sont meilleures, pas infaillibles. Elles reprennent ce que contiennent les pages trouvées, y compris des pages périmées ou écrites par une autre IA. Ouvrez toujours les liens qu'elles citent.
Peut-on préparer un voyage en Égypte avec une IA ?
Pour l'inspiration et l'ordre général des étapes, oui. Pour les jours de départ des bateaux, les billets des sites, les temps de route et le calendrier du Ramadan, il faut vérifier chaque point, idéalement avec quelqu'un qui est sur place.
L'IA peut-elle remplacer une agence de voyage ?
Elle remplace bien une partie de la recherche. Elle ne remplace pas quelqu'un qui a vu les lieux, qui répond quand quelque chose change, et qui assume ce qu'il recommande.
Un itinéraire généré par IA ressemble à un plan. Un programme tient quand quelqu'un a vérifié chaque ligne, idéalement en y étant allé. C'est notre façon de travailler : nous ne prescrivons que ce que nous avons vu. Si vous avez déjà un programme préparé avec une IA, envoyez-le-nous tel quel. Nous vous dirons ce qui tient, ce qui ne tient pas, et pourquoi.
Sources
- BBC Travel, « The perils of letting AI plan your next trip », septembre 2025, republié par Great Walks (Pérou, Japon)
- Euronews, d'après ABC (Australie), 30 janvier 2026, sur les Weldborough Hot Springs
- TravelPulse, août 2025, sur le voyage de Mery Caldass à Porto Rico
- Daily Hive, sur la décision Moffatt c. Air Canada du 14 février 2024
- Engadget, 18 août 2023, sur le guide d'Ottawa publié par Microsoft
- Malay Mail, 4 juillet 2025, sur le Kuak SkyRide
- Futurism, 7 août 2023, d'après l'enquête du New York Times sur les guides générés par IA
- Global Rescue, enquête sur l'usage de l'IA par les voyageurs internationaux
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